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Tas de terre

Pierre Duval

Un tas de terre ne tient jamais entre nos doigts. Il sufit d’un peu pour qu’il change de forme et se disperse ailleurs. Cette instabilité traverse l’oeuvre d’Aniruddha Biswas.

Au sein de son atelier, des pigments s’accumulent sur les étagères. Dans des pots d’épices reposent des préparations, fabriquées à la main. Des essais colorés côtoient des dessins en cours : verts dilués, glacis bruns, tonalités de gris. Tout semble pouvoir être déplacé, mélangé ou repris.

Sa pratique naît d’une expérience concrète de l’éloignement. Entre les lieux quittés et habités, entre les proches absents et les présences maintenues par écran interposé, ses oeuvres interrogent ce qui subsiste lorsque le lien devient incertain. Déposer un pigment, appliquer du graphite, effacer une surface : chaque geste interroge ce qui demeure quand une forme qui s’évanouit en poussière. Cette recherche porte aussi, plus discrètement, une position. Au premier regard, l’attente cherche la lisibilité, le motif reconnaissable et surtout l’identité qui se donnerait sans reste. Le flou, l’effacement, la dissolution sont aussi une manière de se soustraire à ce qu’on voudrait voir en lui. Le souvenir, chez lui, se compose alors de fragments, de manques et de résurgences.

Les Talismans (2022), série d’aquarelles, en proposent une première intention. Une valise, un torchon, un sac de riz : ses objets emportés lors de son départ pour la France sont représentés un à un, avec une attention presque documentaire. L’ordinaire modeste porte ici plus de mémoire qu’un portrait n’en contiendrait. Ces objets deviennent ces compagnons de route. Une fois parti, il quitte une maison, des proches. Ceci implique d’inventer de nouvelles façons de maintenir le lien. Il écrit, échange des photographies, partage des fragments de quotidien. Compressées, transférées, altérées par les outils numériques, ces images deviennent les témoins d’une présence qui persiste malgré l’éloignement.
Perforation, dépôt, dissolution, effacement : ces gestes traduisent ce que vivent les relations maintenues à distance — décalages horaires, connexions instables, images qui se dégradent au fil des transferts.

Ainsi, En devenir (2022–2023) réunit cinq portraits au graphite réalisés à partir de la première photographie prise par des personnes rencontrées à l’association Maison Rester. Étranger, à Saint-Denis, lors de leur arrivée en France. Présentés à même le sol, retenus par de petites pierres ramassées dans la rue, les dessins demeurent exposés à la fragilité du lieu. Le dispositif refuse ainsi de figer l’identité dans une représentation définitive. Il interroge autant la précarité des parcours que la manière dont une image peut protéger, exposer ou rendre visible une existence. Aujourd’hui, ces portraits sont devenus des silhouettes spectrales, comme des ombres inscrites dans le papier. Les portraits apparaissent comme des formes provisoires, encore en construction. Ils portent les rêves, les ambitions, mais aussi les incertitudes qui les accompagnent chaque jour.

Dans Still Connecting… (2026), Aniruddha Biswas part de captures d’écran saisies au cours d’appels vidéo ; celles-ci, déjà fragilisées par la faible résolution ou les pertes de connexion, sont retranscrites par la peinture avant d’être partiellement effacées à l’acétone. L’image apparaît comme une fréquence à capter. Les visages apparaissent par fragments. Un regard demeure visible tandis qu’un geste se suspend au milieu de son mouvement. Le flou, parfois, dissout le visage en une tache de couleur, sans plus aucun repère reconnaissable.

La peinture transforme ces défauts technologiques en langage plastique. En peignant ces images fugaces, Aniruddha Biswas ne cherche pas à réparer ce qui se déconnecte — il en fait la matière même du tableau. Malgré les appels, malgré les images, malgré les échanges, quelque chose manque toujours. Les technologies permettent désormais de voir ceux qui sont loin presque à tout moment. Pourtant, cette proximité demeure incomplète. Les corps manquent. Les distances persistent. L’image rapproche tout en rappelant ce qui échappe.

L’absence prend une tout autre forme dans Almost There (2025–2026), fait de photographies du village natal de l’artiste envoyées par ses proches. Chaque feuille est d’abord recouverte d’une couche uniforme de graphite. L’image est gommée successivement, comme un dessin qui se soustrait à sa présence. Architectures, arbres, chemins et toitures émergent lentement dans des tonalités presque spectrales. Le titre dit précisément cet état : un souvenir presque reconnu, sans jamais atteindre une netteté complète. Quelque chose résiste au retour. Loin des yeux, les lieux poursuivent leur existence sans nous. Les maisons se transforment. Les arbres grandissent. Les chemins se déplacent. Le retour ne permet jamais de retrouver exactement ce qui a été quitté. Mais on continue pourtant de le porter en soi.

Avec Rizière (2026), cette réflexion s’étend au territoire lui-même. Des images du Bengale occidental sont perforées puis traversées par des pigments récoltés en France. Le paysage d’origine ne se recompose plus à partir de sa propre matière. Il renaît à travers une matière venue d’ailleurs. Le geste paraît simple mais il déplace profondément la question de l’appartenance. Le Bengale n’est plus représenté depuis lui-même. Il apparaît depuis un autre sol, une autre géographie, une autre matière. Les rizières du Bengale et celles de Camargue entrent alors en résonance.

Aniruddha Biswas sait qu’il est impossible de restituer un paysage tel qu’il fut. Aussi ne cherche-t-il pas à le reconstituer, mais à en produire un troisième, qui n’existe nulle part ailleurs que dans l’oeuvre elle-même — un espace qui naît de leur rencontre. Les perforations, les dépôts de pigments, les accumulations rendent visibles ces passages d’un lieu à l’autre. Ils racontent et influencent à la fois notre paysage intérieur ainsi que les relations désormais partagées.

Ce que l’on emporte, ce que l’on laisse derrière soi. Aniruddha Biswas observe moins ce que l’on perd que ce qui continue de circuler. Une image, un objet, un paysage, une poignée de terre peuvent traverser les frontières, changer de forme, et porter malgré tout quelque chose de ce dont ils proviennent. Un tas de terre ne disparaît jamais tout à fait : il se déplace, grain après grain, et s’accumule ailleurs, sous une autre forme.

Selon l’artiste,

Becoming (as) Unbecoming — devenir, sans jamais cesser de s’effriter.